De Thonon-les-Bains à Nice, dans la roue de Nathalie et Loubna
Le mercredi 01 juillet, à 4 heures du matin, la stèle du kilomètre 0 de la Route des Grandes Alpes est encore plongée dans la nuit. Dans quelques instants, Nathalie Monnier et Loubna Freih vont s'élancer en direction de Nice . Devant elles : 760 kilomètres, 18 600 mètres de dénivelé positif, seize grands cols, trois jours et demi de vélo, trois nuits très courtes… et la certitude que rien ne se passera exactement comme prévu. Elles ne partent pas à la recherche d'un record. Elles souhaitent simplement inscrire une marque féminine sur la Route des Grandes Alpes et envoyer un signe à toutes les femmes tentées par l'aventure de la longue distance.
De Thonon-les-Bains à Nice, 754,78 km de Route des Grandes Alpes
En fait, elles sont quatre à prendre le départ, Nathalie et Loubna mais aussi Constanze et Valérie, accompagnatrices indispensables, au volant du van qui incarne une organisation presque millimétrée. Laquelle ne demande qu'à voler en éclat au fil des imprévus et face à une montagne qui décide, chaque jour, des règles du jeu.
Un homme, Fabien, le mari de Nathalie, les accompagne en parallèle, à VTT, empruntant sa propre trace souvent inspirée de l'itinéraire de la Route des Grandes Alpes Gravel . Nous ne ferons que le mentionner dans ce récit, dédié aux femmes et au cyclisme longue distance féminin. Mais nous raconterons son raid dès cet automne sur le site de la Route des Grandes Alpes.
Elles sont donc quatre femmes, Nathalie et Loubna à vélo, Constanze et Valérie en van, à quitter Thonon-les-Bains mercredi 01 juillet à quatre heures du matin.

Nathalie, Loubna, Constanze, Valérie et Fabien, l'équipe au complet
Au bout de la route, sur la Promenade des Anglais, samedi 04 juillet aux alentours de midi, les chiffres bruts en diront longs sur l'aventure.
Mais ces chiffres ne parlent ni des levers du jour sur les grands cols, ni des fou-rires au bord de la route, ni des ravitaillements improvisés, ni des moments de doute, ni de cette étrange sensation qui transforme peu à peu quatre « filles », dont certaines ne se connaissaient pas en une véritable petite famille.
La veille du départ
Le calme avant la tempête
« Cette fois, c'est terminé ! »
Les semaines d'entraînement, les sorties interminables, les reconnaissances, les tests de matériel, les hésitations sur les vélos, le choix du maillot, les simulations de parcours… À vingt-quatre heures du départ, il n'y a plus rien à gagner sur le plan physique.
Il faut simplement arriver fraîches. « Depuis dimanche, je n'ai pas fait plus de deux heures de vélo, raconte Nathalie. Et ces trois derniers jours, c'est repos complet. Le but, c'est d'arriver avec un maximum de jus. C'est vraiment le calme avant la tempête. On est dans les starting-blocks. »
Pour Nathalie, la préparation ne s'arrête pourtant pas lorsque l'entraînement s'achève. Les dernières heures sont consacrées à la logistique. Et elle est considérable. Le mardi, récupération du van Mercedes de location. C'est lui qui accompagnera l'aventure de Thonon-les-Bains à Nice. À son bord, Valérie et Constanze. « Elles ne vont pas nous suivre tout le temps, explique Nathalie, ce serait dangereux. On les retrouvera toutes les deux ou trois heures sur des points de rendez-vous très précis. »
À l'arrière du véhicule, tout est organisé comme un petit atelier roulant : une grosse caisse à outils, deux jeux de roues supplémentaires, des pièces de rechange … De quoi faire face à la plupart des imprévus. « Pour les petites pannes, je peux me débrouiller seule », précise Nathalie. « Mais si on casse quelque chose d'important, tout sera dans le van. »
Un matériel préparé et vérifié au milimètre près.
L'autre priorité, c'est l'alimentation. Et là aussi, rien n'a été laissé au hasard. « On pourrait nourrir tous les villages de l'itinéraire ! » sourit Nathalie. « On a un carton entier de nutrition sportive. Et chacune a sa caisse avec ce qu'elle aime : Haribo, madeleines, Snickers, Tuc… C'est notre nourriture réconfort. »
Pendant quatre jours, chaque ravitaillement devra permettre d'absorber environ 350 grammes de glucides. Le soir, les accompagnatrices auront une autre mission : trouver rapidement un repas chaud, une pizza, un plat de pâtes, afin que les deux cyclistes puissent manger, repartir encore un peu avant l'étape à l'hôtel.
Bourg-Saint-Maurice devrait accueillir la première nuit à l'hôtel. Pour les suivantes, plusieurs scénarios restent ouverts : Cervières ou Arvieux pour la seconde nuit, Saint-Sauveur-sur-Tinée ou Valdeblore pour la dernière. Rien n'est figé. Tout dépendra de l'état de forme, de la météo et de l'heure d'arrivée.
Cette organisation impressionne Loubna. « Nathalie est très organisée. Moi, je fonctionne beaucoup plus à l'intuition. Chaque athlète a son propre mode de fonctionnement. Pour le parcours, elle a fait un travail remarquable. »
À mesure que l'heure approche, l'excitation prend doucement le dessus.
« Je suis super excitée. Je sens que cette aventure va être magnifique. Je vais la vivre avec Nathalie et avec mes copines Constanze et Valérie. J'aime les sensations fortes. J'ai hâte de découvrir les levers et les couchers de soleil dans les Alpes. Je profite vraiment des dernières heures de repos. Je fais beaucoup de visualisation. J'essaie d'imaginer ce que je vais ressentir après douze heures sur le vélo, puis après des heures à rouler la nuit... »

Car c'est aussi cela qui l'attire. « Je n'ai jamais roulé de nuit. Je n'ai jamais parcouru une telle distance d'une seule traite. C'est aussi pour cela que j'ai lancé l'idée de ce projet. J'ai envie de découvrir cette partie de moi que je ne connais pas encore. »
Les deux femmes ne vivent pas cette veille de départ de la même manière, mais elles partagent la même envie : sortir de leur zone de confort. « À trois jours du départ, résume Loubna, c'est finalement cela que je ressens le plus : l'envie d'essayer quelque chose de nouveau. »
Pendant ce temps, les soutiens se mettent en place. Constanze, l'amie d'enfance de Loubna, est de toutes les aventures. « Nous nous connaissons depuis l'âge de huit ans. Elle m'a déjà suivie sur plusieurs Ironman. Avec un groupe de copines, elles se relaient régulièrement sur mes courses. Elles savent exactement quoi dire au bon moment. »
Une semaine avant le départ, Constanze se foule la cheville. Pas question pour autant de renoncer !
Valérie, elle, est une amie plus récente. « Elle adore profiter de la vie, les festivals, les voyages… Elle est très différente de Constanze. Je pense que leur complémentarité sera une vraie richesse. »
Car les deux femmes ne se connaissent pas encore. Dans quelques heures, elles formeront pourtant, avec Nathalie et Loubna, une équipe soudée qui partagera les mêmes réveils avant l'aube, les mêmes inquiétudes, les mêmes joies et les mêmes repas pris à la hâte.
La veille du départ à Thonon-les-Bains est aussi ponctuée par une rencontre avec Sarah et Marie, de l'Office de Tourisme. Elles découvrent les coulisses du projet et mesurent peu à peu l'ampleur de cette aventure qui s'apprête à quitter leur ville.
La journée s'achève. Les vélos sont prêts. La météo s'annonce plutôt favorable.
« On devrait juste avoir les derniers restes d'une perturbation mercredi matin. Peut-être quelques gouttes, et il fera sans doute un peu froid au départ », estime Nathalie.
Pour le reste, il faudra accepter l'inconnu. Demain, à quatre heures du matin, tout commencera…
Jour 1 Un départ contrarié, mais une journée presque parfaite

6 cols franchis : Feu , Joux Plane , Colombière , Aravis , Saisies , Cormet de Roselend
Le mercredi 1er juillet, peu avant quatre heures du matin, tout le monde est prêt sur la place de l'Hôtel de Ville de Thonon-les-Bains.
Enfin presque tout le monde !
Autour de la stèle du kilomètre 0 de la Route des Grandes Alpes, Sarah et Marie, de l'Office de Tourisme de Thonon, ont disposé quelques oriflammes aux couleurs de la ville pour marquer les premiers mètres. Elles sont venues malgré l'heure, avec des petits yeux mais beaucoup d'enthousiasme. Lionel Terrail, de Route des Grandes Alpes, est également présent pour assister au départ. Valérie et Constanze ont rejoint le groupe. Les vélos attendent.
Mais où est Loubna ?
Pour elle la nuit a été compliquée. Dans sa petite chambre sous les toits, sans climatisation, la température atteignait des sommets en cette fin de seconde canicule estivale. Les fenêtres étaient ouvertes, mais il n'y avait pas d'air et dormir s'est révélé presque impossible.
Elle avoue : « J'ai pris un tout petit bout d'une petite pilule ». Heureusement, elle avait tout préparé avant de se coucher : le vélo gonflé, les barres rangées dans la sacoche et les poches du maillot, les vêtements prêts à être enfilés... Car lorsqu'on finit par frapper à sa porte à 3 h 45, Loubna dort toujours. Et le rendez-vous était fixé vingt-cinq minutes plus tôt, pour un départ à quatre heures.
« Je ne sais pas ce que j'ai fait avec mon réveil. Ça ne m'était jamais arrivé. J'ai réussi à m'habiller, j'ai attrapé une banane et je l'ai mise dans ma poche en courant. Heureusement, tout le reste était prêt. »
Elle descend encore un peu groggy. Nathalie, qui a consacré des semaines à découper le parcours, construire les scénarios et fixer une chronologie précise, prend sur elle.
« Je suis quelqu'un d'hyper méthodique. J'aime anticiper. Là, j'étais un peu énervée, même si j'ai l'habitude des imprévus. Je me suis dit que c'était déjà un premier exercice de résilience. »
Son irritation reste contenue, mais le début de l'aventure ne ressemble pas vraiment à celui qu'elle avait imaginé. En voyant Loubna lutter pour se mobiliser, elle avoue avoir eu, pendant quelques instants, du mal à les imaginer atteindre Nice.
Lorsqu'elle arrive enfin devant la stèle, Loubna perçoit bien la tension. Lionel annonce le départ à 4 h 06. « La seule chose que je me suis dite, c'est : Ouf, on n'a que six minutes de retard ! »
Six minutes après l'horaire prévu, les deux faisceaux lumineux s'éloignent de la place de la Mairie. Sarah, Marie, Lionel, Valérie et Constanze les regardent disparaître dans Thonon encore endormie.
Après un petit raté au démarrage, l'aventure va rapidement trouver son rythme.
Apprivoiser la nuit
Charlotte, une amie de Nathalie, rejoint et accompagne les deux cyclistes pendant les premiers kilomètres, jusqu'au col du Feu . Sa présence détend l'atmosphère. Elle permet aussi de réaliser quelques premières images…
Loubna connaît ces routes, qu'elle parcourait lorsqu'elle vivait à Genève. Mais elle découvre une sensation nouvelle : rouler véritablement de nuit. « J'avais l'impression qu'on allait tellement vite ! Je ne sais pas si c'était à cause du réveil manqué, de l'énergie du départ ou simplement de l'obscurité. »
Elle remarque aussi que les automobilistes semblent plus vigilants qu'en pleine journée.
« Ils nous voyaient de loin sans forcément savoir ce que nous étions. J'ai trouvé qu'ils faisaient très attention. C'était rassurant. »
La météo s'invite immédiatement dans le récit. Pendant la nuit, de violents orages ont traversé le Chablais. Sur les hauteurs, l'eau a ruisselé sur la chaussée. La descente du col du Feu est détrempée. Les virages sont larges, mais les flaques imposent de ralentir.
Les pneus soulèvent l'eau restée sur le bitume et les arrosent par-dessous. Pourtant, ces routes mouillées et cette humidité suspendue composent aussi l'un des premiers tableaux de la traversée. À mesure que le jour se lève, les nuages bas s'accrochent aux vallées. Le ciel s'éclaircit par endroits et laisse apparaître des couleurs spectaculaires.
Nathalie garde le souvenir « d'une atmosphère presque mystique. Il faisait bon, c'était agréable. Avec toute cette humidité, les nuages et le lever de soleil, l'ambiance était magnifique. »
Charlotte les quitte après le premier col. Les deux femmes poursuivent vers Morzine, où un ami de Loubna les attend au bord de la route vers sept heures. Quelques mots, un geste d'encouragement et un « top là » échangé à la volée suffisent à lui donner le sourire.
La nuit est maintenant derrière elles. Le premier grand col de la journée se présente.
Joux Plane : ne surtout pas s'emballer
Le col du Feu n'était qu'une mise en jambes. Joux Plane est le premier vrai test, avec ses passages soutenus et une pente moyenne qui oblige à trouver rapidement le bon rythme.
Après trois jours de repos complet, les jambes répondent bien. Peut-être même trop bien. « Au début, on est fraîches, on est au taquet et on a envie d'avancer, explique Nathalie. Mais il ne faut surtout pas se griller. »
Pour elle, le principe qui doit guider toute la traversée est déjà clair : ne pas penser aux quelque 760 kilomètres, ni même au col suivant. Seulement au prochain ravitaillement avec Valérie et Constanze. « Dans une aventure aussi longue, l'objectif n'est pas Nice. Ce n'est même pas le prochain col. C'est le prochain ravitaillement. On découpe tout en petits morceaux pour ne pas avoir un monstre devant soi. »
La première rencontre avec leur assistance permet de vérifier que l'organisation imaginée sur le papier peut fonctionner dans la réalité. Bidons remplis, poches réapprovisionnées, premiers ajustements : chacune trouve sa place dans cette petite équipe constituée pour l'occasion.
Au sommet de Joux Plane, un chiffre donne pourtant la mesure de ce qui vient d'être accompli : il est à peine huit heures et les deux femmes ont déjà gravi environ 2 000 mètres de dénivelé.
Loubna se sent bien. Le réveil chaotique paraît déjà loin. La descente puis la portion vers Taninges et Scionzier sont moins agréables. L'heure du départ au travail est arrivée, avec davantage de voitures et de poids lourds.
À Scionzier, Valérie et Constanze les attendent pour un ravitaillement plus conséquent avant le col de la Colombière. Nathalie impose dès cette première journée une discipline stricte sur les arrêts. « Tant qu'on est encore fraîches, il faut être très efficaces. Plus tard, avec la fatigue, ce sera forcément plus compliqué de respecter les temps de pause. »
Les premières heures donnent raison à cette méthode. Le rythme est bon, les sensations aussi. Mais tout autour d'elles, le ciel commence à changer !
La Colombière sous surveillance
La montée du col de la Colombière se déroule d'abord dans des conditions presque idéales. La température a baissé, la circulation est faible et les deux cyclistes peuvent gravir les premiers kilomètres dans le calme. Elles observent au passage les traces impressionnantes d'une coulée survenue la semaine précédente.
Au-dessus d'elles, cependant, les nuages s'épaississent. Depuis le début de la journée, Frédéric, un ami météorologue de Nathalie, surveille la progression des cellules orageuses. À environ un kilomètre du sommet, dans la longue ligne droite dont la pente atteint par endroits 10 à 12 %, il appelle.
« Il nous a demandé où nous étions, raconte Nathalie. Quand je lui ai expliqué, il nous a dit que ce n'était pas idéal : il fallait passer le sommet, mettre les vêtements de pluie et descendre rapidement. Il pouvait y avoir de gros éclairs, de la grêle et des précipitations très fortes. »
Les dernières centaines de mètres semblent d'autant plus longues que le sommet est visible depuis un moment. Les deux cyclistes basculent enfin et commencent la descente vers Le Grand-Bornand. Elles espèrent encore rejoindre Saint-Jean-de-Sixt avant de s'arrêter.
Un nouvel appel les en dissuade. « Là, il nous a dit : “C'est maintenant, il faut vous mettre à l'abri.” »
À peine arrivées au Grand-Bornand, les premières gouttes frappent la chaussée. L'orage éclate avec une brutalité saisissante. Les gouttes deviennent immédiatement énormes, la pluie tombe presque horizontalement et le tonnerre gronde au-dessus du village. Les deux femmes se réfugient sous l'avancée d'un restaurant… qui ne doit rouvrir que le lendemain.
La température chute rapidement. Trempées, elles commencent à avoir froid. Valérie et Constanze sont prévenues, mais il leur faut du temps pour les rejoindre.
Lorsqu'elles arrivent enfin avec le van, l'humidité est telle que la buée envahit rapidement les vitres. On distingue à peine l'extérieur. Tout le monde essaie de manger, de boire et surtout de se réchauffer.
Les personnes qui préparent le restaurant pour la saison finissent par leur ouvrir un espace à l'intérieur. Elles peuvent retirer quelques vêtements mouillés, se changer partiellement, aller aux toilettes et avaler les sandwichs prévus pour le déjeuner.
La pause forcée dure environ une heure. Elle ne bouleverse finalement pas le programme : un arrêt plus long était prévu un peu plus loin. L'orage aurait pu désorganiser toute la journée. Il devient au contraire un ravitaillement abrité, presque au bon moment.
Lorsque les deux femmes repartent, les routes sont encore ruisselantes. Elles enfilent vestes de pluie, manchettes et surchaussures pour se protéger des projections et du froid de la descente.
Puis, aussi vite qu'il avait disparu, le soleil revient.
Après l'orage
Le paysage, près du lac de Roselend, lavé par l'orage
Au-delà de La Clusaz, les vêtements imperméables peuvent progressivement être rangés. La pluie a lavé le paysage. Les prairies brillent, les verts sont plus profonds et le ciel encore chargé crée ces contrastes puissants que Nathalie affectionne particulièrement.
Les sommets des Aravis se découpent entre les nuages. Les vaches sont partout. Au sommet, la petite chapelle complète un décor très différent de celui du violent orage traversé quelques kilomètres plus tôt.
Pour Loubna, ce col possède une résonance particulière. « C'est l'un de mes préférés. J'avais l'impression de quitter un peu la maison et de partir vraiment vers l'aventure. Je ressentais beaucoup d'excitation, mais aussi énormément de reconnaissance : envers nos copines, envers Nathalie, envers la possibilité même de vivre tout cela. »
La complicité entre Nathalie et Loubna est au beau fixe. « On était complètement “in sync” ».
La météo les a secouées, mais elle leur a aussi offert une lumière exceptionnelle. La journée se construit dans cette alternance : chaussées noyées au petit matin, douceur humide du lever du jour, ciel menaçant sur la Colombière, déluge au Grand-Bornand, puis éclat lumineux dans les Aravis.
La descente vers Flumet est ralentie par des travaux. En bas, l'équipe se retrouve pour refaire les bidons. Fabien les rejoint ponctuellement avant de reprendre son propre itinéraire à VTT…
Les Saisies viennent ensuite. Le col est long et traverse plusieurs villages. La fatigue commence aussi à se faire sentir : elles approchent désormais des 5 000 mètres de dénivelé.
Loubna vient déjà de franchir une frontière personnelle. « Quand j'ai vu que nous avions dépassé les 4 000 mètres, je me suis dit : là, je vais vraiment dans l'inconnu. Je n'avais jamais gravi autant de dénivelé en une seule journée. »
Cette découverte ne l'inquiète pas. Elle lui donne au contraire l'impression d'avancer vers une partie d'elle-même qu'elle ne connaît pas.
Beaufort, l'unique problème mécanique
À Beaufort, Valérie et Constanze ont tout préparé pour une pause plus longue. Sandwichs, pastèque, fromage local acheté sur place : après plusieurs heures de nourriture sportive, cette alimentation fait du bien.
Le groupe s'installe sur un petit muret. La pause dure environ quarante-cinq minutes. Il faut manger malgré les premiers signes de ballonnement ressentis par Loubna.
Un petit incident mécanique vient rappeler l'utilité d'avoir prévu outils et pièces de rechange. La chaîne de Loubna est passée derrière le dérailleur. Fabien est présent à ce moment-là et intervient ; il faut aller jusqu'à déposer une partie du pédalier pour dégager la chaîne. Ce sera le seul problème mécanique notable de toute la traversée.
La réparation effectuée, reste à se remettre en route. Après trois quarts d'heure d'arrêt, les premières centaines de mètres sont difficiles.
Devant elles se dressent les quelques vingt kilomètres et plus de 1 200 mètres de dénivelé du Cormet de Roselend .
Roselend dans les lumières du soir
La première partie de la montée est exigeante. Nathalie sent que Loubna traverse son premier moment un peu moins favorable de la journée. Les conversations s'espacent. « C'était notre premier vrai moment d'introspection. Je sentais qu'elle avait besoin de silence. Nous étions là ensemble, sans forcément parler, et c'était très bien comme ça. »
Quelques gouttes recommencent à tomber. Nathalie consulte le « radar » et appelle Valérie et Constanze. De leur côté, les accompagnatrices qui ont passé le Méraillet subissent un véritable déluge au bord du lac de Roselend.
La menace fait craindre une montée, suivie d'une longue descente dangereuse sur chaussée mouillée. Elle s'éloigne finalement. Lorsque les deux femmes atteignent le lac de Roselend. Le paysage est encore humide, mais la lumière s'est adoucie. Les prairies affichent un vert intense. Le lac reflète des couleurs profondes. Le soleil descend lentement et éclaire les reliefs de biais.
Pour Loubna, le spectacle est « majestueux », presque « sculptural ». La fatigue n'empêche pas les rires. Dans les derniers kilomètres, Nathalie lui parle de Maverick, son berger australien resté à Verbier. « Elle m'a dit : “Pense à Maverick.” J'ai trouvé cela tellement chou. »
Un peu plus loin, Nathalie distingue des vaches qui galopent sur les hauteurs. Loubna se moque d'elle : « Mais les vaches, ça ne galope pas ! Tu délires ! » Au détour d'un virage, le troupeau apparaît pourtant bien au bord de la route, mais couché ou regroupé dans le champ. Les deux femmes éclatent de rire. Au sommet, Nathalie interroge encore Valérie et Constanze, qui n'ont vu aucune vache en folie. Elle reste cependant certaine de ne pas avoir halluciné.
L'épisode devient l'une de ces petites scènes absurdes et légères qui permettent de traverser une journée de près de 230 kilomètres.
Au Cormet, Valérie et Constanze les attendent une nouvelle fois avec des vêtements chauds et de quoi se ravitailler. La température baisse rapidement à mesure que le soleil disparaît. Les doudounes sont enfilées avant la longue descente vers Bourg-Saint-Maurice.
Le vent est fort, mais souffle heureusement dans leur dos. Il faut néanmoins rester très concentrées. Après plus de quinze heures d'amplitude, la fatigue et l'euphorie peuvent provoquer une faute. Nathalie veille à ce que l'on continue à boire et à manger, même dans la descente. « La fin d'une étape prépare déjà la suivante. Il ne faut rien négliger, même quand on pense être presque arrivées. »
À 20 h 15, les deux cyclistes rejoignent Bourg-Saint-Maurice , plus tôt que prévu par la chronologie prudente établie par Nathalie. Elles ont parcouru près de 230 kilomètres et gravi environ 6 200 mètres de dénivelé.
Loubna vient de vivre la plus longue et la plus montagneuse journée de vélo de sa vie de cycliste. « J'ai remercié toute l'équipe. Pour moi, c'était l'une des plus belles journées de ma vie. » Pourtant son corps commence à lui envoyer les premiers signaux des difficultés du lendemain.
Pour l'heure, il faut vérifier les vélos, recharger les éclairages, les compteurs et les transmissions électroniques, préparer les vêtements et la nourriture du matin. La chambre est climatisée, cette fois. La nuit sera courte et probablement imparfaite, mais tout le monde peut enfin s'allonger.
Dehors, après les routes détrempées de l'aube, le déluge du Grand-Bornand et les dernières gouttes de Roselend, le ciel s'est calmé.
Dans quelques heures, il faudra repartir.
Jour 2 De l'Iseran à l'Izoard, de l'euphorie au doute
4 cols franchis : Iseran , Télégraphe , Galibier , Izoard
À Bourg-Saint-Maurice, la nuit a été courte, mais nettement meilleure que la précédente. L'hôtel est confortable, la chambre climatisée et l'organisation plus fluide. À 4 h 30, Nathalie et Loubna sont de nouveau sur la route.
Il fait environ 13 °C dans la vallée. Au sommet de l'Iseran, il fera entre 4 et 6 °C. Partir tôt permet d'éviter une partie de la chaleur, mais aussi la circulation qui monte vers Tignes et Val d'Isère .
Les premiers poids lourds sont pourtant déjà là. « On s'est dit que nous avions vraiment bien fait d'avancer l'heure du départ », se souvient Nathalie.
Dans l'obscurité, la montée commence par de longues portions sur la route principale, entre tunnels, galeries et véhicules matinaux. Puis le jour apparaît progressivement. À l'approche du barrage de Tignes, le paysage change de tonalité. Le ciel, la montagne et même la route semblent se teinter de rose.
Après l'humidité, les nuages noirs et les orages du premier jour, cette deuxième matinée s'ouvre dans une lumière claire et froide.
À Val d'Isère, Stéphanie, une amie de Loubna, les rejoint pour l'ascension de l'Iseran.
« Nous avons parlé de triathlon, d'Hawaï, de montagne… Nous sommes montées tranquillement ensemble. Je me sentais vraiment bien. Je n'ai même pas ressenti l'altitude. »
Pendant ce temps, Nathalie roule un moment avec Fabien, qui partage cette première partie de l'étape avant de retrouver son propre itinéraire.
Le jour est désormais complètement levé. Sur les pentes de l' Iseran , les marmottes sont partout. « Je n'en avais jamais vu autant, raconte Nathalie. Elles étaient sorties avec les premiers rayons du soleil. C'était magique. »
Sur la route de l'Iseran, les marmottes traversent sans prévenir !
Depuis Bourg-Saint-Maurice, il faut parcourir plus de cinquante kilomètres et gravir environ 2 100 mètres pour atteindre le sommet. Pourtant, dans cette lumière matinale, la montée semble presque paisible.
Le froid, lui, ne laisse aucun doute sur l'altitude. À 2 764 mètres, le thermomètre affiche environ 4 °C. La pause est brève : quelques photos, des vêtements chauds, un peu de nourriture, puis il faut rapidement repartir.
Le bonheur retrouvé sur l'autre versant
La descente vers Bonneval-sur-Arc est l'un des moments que Loubna attendait particulièrement.
Dix ans plus tôt, elle était déjà passée sur ce versant avec un ami. Elle avait conservé le souvenir précis d'un paysage immense, sauvage, presque intact. En basculant de nouveau vers la Maurienne, elle retrouve exactement ce qu'elle était venue chercher.
« Je me souvenais de cette descente et du panorama. Quand je l'ai revu, j'étais tellement heureuse. C'était vraiment du bonheur pur. »
Après le froid du sommet, la route se déploie au soleil. Les montagnes s'ouvrent, les lacets s'enchaînent, les marmottes traversent parfois la chaussée sans prévenir. La prudence reste nécessaire, mais les sensations sont excellentes. Loubna évalue alors son bonheur à « neuf et demi sur dix ».
La veille, elle venait déjà de vivre l'une des plus belles journées de sa vie. Ce deuxième jour semble commencer sur les mêmes bases. Mais ça ne va pas durer !
À partir de Bonneval-sur-Arc, le parcours devrait être favorable. Près de quatre-vingts kilomètres de descente ou de faux plat descendant conduisent vers Lanslebourg, Modane , puis Saint-Michel-de-Maurienne et le pied du Télégraphe.
Sur le papier, cette partie doit permettre de récupérer. Mais un fort vent de face s'engouffre dans la vallée. Elles doivent pédaler sans relâche pour conserver une vitesse modeste sur une route qui, en principe, devrait les porter.
« Moralement, c'était dur, explique Nathalie. On voyait que ça descendait, mais on avait l'impression de ne pas avancer. »
Les kilomètres s'accumulent dans une vallée de plus en plus chaude. À mesure qu'elles perdent de l'altitude, le froid de l'Iseran laisse place à une température pesante. Le contraste est brutal : quelques heures plus tôt, elles enfilaient leurs vestes à 4 °C ; désormais, le soleil frappe la chaussée et la chaleur remonte du bitume.
Pour Loubna, les premiers problèmes physiques deviennent plus nets. Son ventre, qui avait commencé à gonfler la veille, la gêne de plus en plus. Pourtant, elle doit continuer à s'alimenter. « Il fallait manger parce que je sentais que je me vidais. Mais plus je mangeais, plus mon ventre gonflait. »
À cette difficulté digestive s'ajoute une douleur au pied, liée à un névrome de Morton qu'elle connaît déjà. Elle doit s'arrêter pour desserrer sa chaussure et masser la zone douloureuse.
Le Télégraphe dans la chaleur
À l'approche de Saint-Michel-de-Maurienne, le vent de face a déjà consommé beaucoup d'énergie. Et il reste encore le Télégraphe , le Galibier , puis l' Izoard !
La montée du Télégraphe s'effectue au milieu d'une circulation importante : motos, voitures de sport, véhicules anciens. Il fait chaud. Loubna souffre toujours du pied et du ventre, mais elle continue.
Au sommet, Valérie et Constanze ont préparé le ravitaillement. Les sandwichs permettent de manger autre chose que des gels et des barres. Après une courte descente jusqu'à Valloire , la route se redresse de nouveau. Ici commence le Galibier !
C'est également là que la fatigue et les différences de fonctionnement entre Nathalie et Loubna créent de petites tensions.
Sur les portions peu pentues, Loubna qui ne se sent pas très bien trouve que Nathalie avance trop vite. Elle aimerait pouvoir rester dans sa roue et bénéficier davantage de son aspiration. Nathalie estime au contraire rouler doucement.
Après le vent de la Maurienne, la chaleur du Télégraphe et déjà plus de 2 500 mètres de dénivelé, la patience est moins grande que la veille. Nathalie finit par dire à Loubna de passer devant.
Sur le plat, Nathalie continue de prendre quelques relais. Dès que la pente augmente, Loubna passe devant et impose le rythme qui lui convient.
Chacune à son rythme dans le Galibier
À l'approche des huit derniers kilomètres, les plus raides, Nathalie a demandé à Valérie et Constanze de les attendre avec de l'eau. Mais le réseau téléphonique est mauvais et les accompagnatrices ne reçoivent pas les messages. La chaleur est intense.
Nathalie décide d'accélérer pour rejoindre le van et permettre aux filles de préparer le ravitaillement. Elle comprend aussi que Loubna traverse une période difficile et qu'il vaut mieux que chacune monte à son rythme.
Le ventre de Loubna est devenu tellement gonflé qu'elle desserre complètement son cuissard pour parvenir à respirer plus librement. Son pied la fait souffrir. La chaleur, l'altitude et la fatigue aggravent encore son inconfort. « J'étais vraiment mal. Dans l'échelle du bonheur, je suis passée de neuf et demi à deux sur dix. »
Nathalie, de son côté, poursuit la montée. Elle connaît parfaitement le Galibier. C'est l'un de ses cols préférés, le premier « géant » alpin qu'elle ait gravi. Elle sait également que les deux derniers kilomètres paraissent toujours interminables. Elle monte à son rythme, s'arrête une ou deux fois pour photographier Loubna plus bas, puis rejoint Valérie et Constanze au sommet.
Loubna continue seule. Sur le bord de la route, les accompagnatrices ont demandé à des gens de l'encourager. À mesure qu'elle approche du col, elle entend des voix qui l'appellent par son prénom. Et elle finit par atteindre le sommet à son tour.
Nathalie est déjà là. Tout le monde se ravitaille. Le vent souffle très fort. Il faut se rhabiller rapidement avant la descente.
Pour Loubna, le changement est immédiat. « La descente du Galibier était incroyable. La route était très belle, il n'y avait pas beaucoup de monde. Quelques kilomètres ont suffi pour passer du doute à l'euphorie. »
De nouveau portées jusqu'à Briançon
Sur le versant du Lautaret, le vent est puissant. Mais cette fois, il souffle dans le bon sens. Après avoir lutté pendant des heures en Maurienne, Nathalie et Loubna sont littéralement poussées vers Briançon .
La descente est rapide, lumineuse, presque grisante. La montagne défile. Pour la première fois de la journée, les longues portions moins pentues ne demandent plus d'effort.
« On avait l'impression de voler », se souvient Nathalie.

Vers le Lautaret : la descente du Galibier
À Briançon, l'air change de nouveau. Le vent arrière devient presque un sèche-cheveux. Il fait très chaud et les routes plus plates jusqu'au pied de l'Izoard paraissent longues. La fatigue accumulée depuis le matin se fait sentir.
Valérie et Constanze sortent les glaçons de la glacière. Les deux cyclistes les glissent dans leurs vêtements et derrière la nuque. « Comme les professionnels », plaisante Nathalie.
Elles mangent encore, boivent, se rafraîchissent. Dans un café, un peu d'eau permet aussi de se laver rapidement et de retrouver une sensation de fraîcheur.
Mais Loubna n'a pas retrouvé un état physique stable. Les problèmes digestifs sont toujours présents et quelque chose de nouveau l'inquiète. Lorsqu'elle commence à gravir l'Izoard, elle entend sa propre respiration d'une manière inhabituelle. « J'entendais mes poumons. Je ne les avais jamais entendus comme cela et ça m'a fait peur. »
Quelques jours avant le départ, elle avait souffert d'un peu de fièvre et de problèmes de sinus. Elle avait cru l'épisode terminé. Dans l'Izoard, elle se demande si son organisme n'est pas en train de lui rappeler qu'il n'était peut-être pas complètement remis. « C'était une chose d'avoir mal au pied ou d'avoir le ventre gonflé. C'en était une autre d'entendre mes propres poumons et de ne pas comprendre ce qui se passait. »
Pour la première fois, elle doute réellement de pouvoir repartir le lendemain.
L'Izoard au coucher du soleil
Le ressenti de Nathalie est très différent. À mesure que le soleil décline, la circulation se raréfie. Les températures deviennent plus supportables et l' Izoard se vide presque complètement. Pour elle, la montée est magnifique.
La lumière rasante découpe les reliefs et transforme la montagne. Le silence n'est troublé que par les vélos et par une quantité impressionnante de mouches.
« Il y en avait des centaines autour de nous. À un moment, c'était tellement absurde que nous avons éclaté de rire. »
Malgré ces quelques instants de légèreté, Loubna monte avec ses doutes. Ses poumons, son ventre et la fatigue lui font envisager la suite avec inquiétude. Nathalie, qui se sent mieux, profite davantage du paysage.
Le sommet de l'Izoard est atteint dans les dernières lumières du jour. Le froid revient immédiatement. Après la chaleur de Briançon, le changement est brutal. Il faut enfiler les doudounes, prendre quelques photos et repartir rapidement. Dans la Casse Déserte, les formes minérales prennent des teintes spectaculaires, mais personne ne souhaite prolonger l'arrêt.
Il reste la descente et le choix du lieu où dormir. Deux options avaient été prévues : une étape plus raisonnable jusqu'à Cervières, à mi-chemin entre Briançon et le col d'Izoard et une autre, plus ambitieuse, jusqu'à Arvieux dans le Queyras .
Loubna se connaît bien : « Il ne faut pas me proposer une option ambitieuse, parce que j'aurai toujours envie de l'essayer. »
Ce soir-là, elle se demande pourtant si ce choix était vraiment le bon.
Une nuit rustique à Arvieux
Il est près de 21 heures lorsque l'équipe rejoint Arvieux.
La journée représente environ 220 kilomètres et 5 700 mètres de dénivelé. Après les 6 300 mètres de la veille, les corps ont déjà absorbé près de 12 000 mètres de montée en deux jours.
L'hébergement contraste avec le confort de Bourg-Saint-Maurice. Les chambres sont petites, les lits superposés, et cinq personnes doivent partager une seule salle de bains. Le lieu est simple, mais agréable. Il permet de dormir calmement et au frais pendant quelques heures.
Valérie et Constanze préparent le rituel du soir. Il y a le bouillon, cette fois beaucoup trop salé, quelques aliments à avaler malgré le manque d'appétit, et les brownies préparés par Loubna.
L'ambiance reste chaleureuse. Les accompagnatrices continuent à apporter leur bonne humeur, même après une journée entière de conduite, de ravitaillements et d'attente au bord des cols.
Loubna reste plus silencieuse. « Je me suis mise au lit et je n'ai pas tellement parlé. Je ne savais pas trop ce que mon corps allait me permettre de faire. » Le lendemain comporte encore six ou sept cols. Elle ne sait pas si ses poumons accepteront de recommencer.
Nathalie a vécu une journée d'une beauté exceptionnelle, de l'Iseran à l'Izoard. Loubna est passée plusieurs fois de l'euphorie au doute, du froid à la chaleur, de la souffrance au plaisir retrouvé.
Jour 3 Le jour où tout devient possible
5 cols franchis : Vars , Cayolle , Valberg , Couillole , Colmiane
À Arvieux, le départ est fixé à 4 h 30. Les gestes sont devenus routiniers : enfiler les vêtements préparés la veille, vérifier les éclairages, récupérer les bidons, ranger quelques provisions dans les poches du maillot…
À 4 h 33, Nathalie et Loubna sont sur la route. « On était presque prêtes avant l'heure, s'amuse Loubna. Tout commençait à devenir naturel. »
La nuit est encore complète lorsqu'elles quittent Arvieux. Il fait frais à près de 1 700 mètres d'altitude. Les doudounes sont bien fermées et les faisceaux des vélos découpent la longue descente vers Guillestre. Fabien partage cette première partie de l'itinéraire avant de rejoindre son propre parcours.
Loubna n'éprouve plus la sensation de vitesse qui l'avait saisie au départ de Thonon.
« Je m'étais habituée à rouler de nuit. Finalement, on s'habitue à tout. »
Une lune presque pleine éclaire encore les reliefs. Au bord de la route, un chamois apparaît un instant dans la lumière des phares. Plus bas, dans les gorges, quelques voitures commencent à circuler. C'est l'heure où les premiers habitants rejoignent leur travail.
Le troisième jour commence dans le calme. Loubna reste attentive à son corps. La veille, dans l'Izoard, le bruit inhabituel de ses poumons l'avait inquiétée au point de lui faire douter de sa capacité à repartir. Dans les premières pentes du col de Vars , elle les entend encore légèrement. Puis la sensation s'atténue.
« Au début de la montée, j'ai entendu un peu mes poumons. Après ça s'est calmé. Je me suis sentie de mieux en mieux. »
Ses problèmes digestifs sont toujours là, mais ils deviennent plus supportables. Elle a retrouvé du Bioflorin dans ses affaires et cela semble l'aider. La confiance revient doucement.
Vars au lever du jour
Valérie et Constanze doivent retrouver les cyclistes au pied du col de Vars avec le café.
Mais au moment du rendez-vous, personne. Les accompagnatrices ont réalisé qu'elles avaient oublié la machine à café dans l'hébergement d'Arvieux. Retour à la case départ !
Nathalie et Loubna poursuivent donc la montée sans elles. « Nous avons fait le ravitaillement sans café », sourit Loubna. « Elles nous ont rejointes plus tard et ont pu nous donner en même temps le résultat de Suisse – Algérie. »
L'incident devient rapidement un sujet de plaisanterie. La machine à café, pourtant essentielle après des nuits aussi courtes, s'ajoute à la liste des petites histoires qui font désormais partie de la vie de l'équipe.
La montée de Vars est peu fréquentée. Après deux jours de grands cols, elle ne marque ni Nathalie ni Loubna par sa difficulté. C'est le lever du jour qui lui donne toute sa dimension. Dans leur dos, les derniers grands sommets enneigés des Alpes du Nord s'illuminent. Les glaciers apparaissent dans une lumière rose, tandis que la lune reste visible au-dessus des crêtes.
« C'était magnifique, raconte Nathalie. On voyait au loin les grands sommets que l'on était en train de quitter. Ils baignaient dans une lumière très douce. » Cette lumière accompagne et découpe la montée.
Pour Loubna, le contraste avec un souvenir vieux de dix ans est frappant. « La première fois, j'avais trouvé ce col assez difficile, surtout les premiers virages dans le village. Cette fois, il est très bien passé. »
À Vars, vers 1 800 mètres, la température est proche de 10 °C. L'air reste vif malgré le soleil. Le temps d'enfiler les vestes, de reprendre quelques provisions, puis la descente commence vers la vallée de l'Ubaye.
Un peu plus bas, près de La Condamine-Châtelard, l'équipe s'arrête enfin pour un véritable petit-déjeuner. Les galettes sont recouvertes de pâte à tartiner et garnies de bananes. Il reste aussi les brownies préparés par Loubna. Toutes deux mangent encore avec appétit, ce que Nathalie considère comme une chance à ne pas laisser passer.
« Il fallait profiter de ces moments où nous avions envie de manger. Plus tard dans la journée, il devenait beaucoup plus difficile d'avaler quoi que ce soit. »
La chaleur annoncée est encore loin. À proximité de la rivière, l'air est même particulièrement frais. « On en profitait, raconte Nathalie, parce qu'on savait que quelques heures plus tard, on allait mourir de chaud. »
La longue route de la Cayolle
Le col de la Cayolle est le grand morceau de la matinée.
Loubna ne l'a jamais gravi. Ce qu'elle en sait tient en deux chiffres : environ trente kilomètres de montée et près de 1 300 mètres de dénivelé. « Trente kilomètres, c'est très long. Au début, dans les gorges, cela ne monte presque pas. On a l'impression qu'on n'arrivera jamais au sommet. »
Nathalie, au contraire, connaît bien le col et se réjouit de le retrouver. « C'est une montée que j'adore. Elle est très sauvage, avec une toute petite route, des cascades et des pâturages. On sent progressivement que l'on quitte la haute montagne pour entrer dans les Alpes du Sud. »
Elles avancent seules dans les gorges. Valérie et Constanze, retardées par leur aller-retour à Arvieux, doivent les rattraper pendant l'ascension. Les kilomètres passent. Le van n'apparaît toujours pas. Au bord de la route, une fontaine offre alors l'un des ravitaillements les plus simples et les plus appréciés de toute l'aventure.
Nathalie retire ses chaussures et place ses pieds sous les jets d'eau froide. Après plus de cinq cents kilomètres, ils sont gonflés et douloureux.
Loubna choisit une méthode plus radicale. « Je me suis pratiquement installée tout entière dans la fontaine ! » Elle plonge le bas de son corps dans l'eau, au bord de cette route presque déserte.
Valérie et Constanze arrivent précisément à ce moment-là. La scène provoque un fou rire général. Les accompagnatrices peuvent enfin remplir les bidons, apporter de la nourriture et remettre en ordre le ravitaillement perturbé par l'oubli du matin.
Cet arrêt marque aussi un changement dans la journée. Les douleurs digestives de Loubna s'apaisent. Ses poumons ne l'inquiètent plus. La montée, malgré sa longueur, se déroule désormais dans de bonnes conditions.
« C'est à ce moment-là que j'ai commencé à me dire que nous allions y arriver. Sauf chute ou gros problème mécanique, je sentais que l'objectif était à notre portée. »
La montée sauvage du col de la Cayolle
Au sommet du col de la Cayolle, les deux versants semblent appartenir à deux mondes différents. Au nord, les pâturages restent verts. Au sud, la roche devient plus sombre et plus minérale. Les formes du paysage annoncent déjà la Provence. « On avait vraiment l'impression de franchir une frontière entre deux montagnes », se souvient Nathalie.
La source du Var se trouve là. En suivant le courant, elles pourraient descendre jusqu'à Nice.
Enfin, de la vraie nourriture !
La longue descente de la Cayolle permet de récupérer avant la pause déjeuner, organisée à l'ombre d'un abri au bord du Var.
Cette troisième journée est un peu plus courte que les deux premières : un peu moins de 190 kilomètres. Pour la première fois, le planning offre une petite marge.
Valérie et Constanze ont préparé des wraps au fromage frais et au jambon. Après les boissons énergétiques, les gels et les barres absorbés depuis Thonon, ce repas très simple prend des allures de festin.
« C'était délicieux, raconte Loubna. Nous n'avions pratiquement pas mangé de vrai repas depuis le mardi soir. Avoir quelque chose de plus solide dans le ventre faisait énormément de bien. » Son système digestif restant fragile, Loubna décide de modifier son alimentation.
Les boissons énergétiques ne passent plus. Elle les remplace par du sirop de citron et de citron vert. « J'en ai probablement bu une bouteille entière. Mon ventre le supportait beaucoup mieux. » Il ne s'agit plus de suivre à tout prix le plan nutritionnel préparé avant le départ, mais de trouver ce que le corps accepte encore.
La montée de Valberg, comme dans un four
À mesure que la route descend puis remonte vers Valberg , la température augmente brutalement.
Les premiers kilomètres se déroulent dans des gorges qui retiennent la chaleur. Le soleil frappe la chaussée et les parois minérales renvoient la chaleur sur les cyclistes. Le compteur de Nathalie finit par afficher 46 °C.
Elle sait que la mesure est accentuée par le rayonnement du bitume, mais la sensation, elle, est bien réelle. « On avait l'impression d'être dans un four à chaleur tournante. »
Loubna évoque une température probablement proche de 40 °C dans les parties les plus encaissées. « Pendant les cinq premiers kilomètres, jusqu'à la première fontaine, nous nous sommes demandé si nous n'allions pas cuire. »
Chaque point d'eau devient une halte précieuse. Loubna se mouille la tête, les bras et les jambes. Les glaçons transportés par Valérie et Constanze sont placés dans des bas puis noués autour du cou. Cette méthode improvisée permet de faire baisser la température corporelle pendant plusieurs kilomètres.
Malgré la chaleur, la montée vers Valberg se passe mieux que Loubna ne le craignait.
« C'est un col assez régulier. J'avais mal aux pieds, mais à part cela, cela allait bien. Peut-être aussi parce que je savais que nous approchions du Sud. Cela se sentait dans la lumière, dans les paysages et même dans la chaleur, un peu plus moite. »
Au cours de la montée, elles croisent un groupe de personnes en situation de handicap, engagé lui aussi sur la Route des Grandes Alpes. L'un d'eux avance sur un handbike, un vélo couché propulsé à la seule force des bras. Il roule un moment à proximité de Nathalie et Loubna. La rencontre les impressionne profondément !
« Nous faisions cette traversée avec nos jambes, raconte Nathalie. Lui avançait avec ses seuls bras. Cela remet beaucoup de choses en perspective. » Leurs routes se séparent peu après, mais l'image les accompagnera jusqu'à la fin de la journée.
Dix minutes pour respirer
À Valberg, Valérie et Constanze évoquent l'idée d'une glace, mais les deux cyclistes préfèrent ne pas tenter l'expérience. Après les problèmes digestifs des jours précédents, ce n'est sans doute pas le meilleur moment pour introduire un nouvel aliment.
La route se poursuit vers le col de la Couillole . Le nom crée une certaine confusion parmi les accompagnatrices, qui mélangent régulièrement Cayolle et Couillole. Le jeu de mot qui en découle devient une plaisanterie récurrente dans le van.
La montée est relativement courte et peu difficile comparée aux géants franchis depuis Thonon. L'ambiance s'est nettement détendue. Au sommet, le planning permet enfin de prendre un peu plus de temps.
Nathalie et Loubna s'allongent à l'ombre, derrière le van, les jambes relevées contre la carrosserie. Elles restent ainsi une dizaine de minutes. « Cela donne le sentiment de pouvoir respirer, explique Loubna. Dix minutes de vraie pause peuvent ensuite faire gagner beaucoup de temps. »
La veille, dans le Galibier et l'Izoard, elles ne pouvaient pas se permettre un tel arrêt. Ce troisième jour, les principales difficultés ont été franchies assez tôt. Pour la première fois, l'aventure semble leur laisser un peu d'espace.
Le relâchement reste toutefois relatif. La descente de la Couillole les conduit vers la vallée de la Tinée , où la chaleur les attend de nouveau.
Nice à 65 kilomètres… mais pas par là
En fin d'après-midi, la vallée de la Tinée est étouffante. Les falaises, la route et l'air semblent avoir accumulé toute la chaleur du jour. Il est environ 17 ou 18 heures, mais le thermomètre ne baisse pratiquement pas.
Des panneaux indiquent régulièrement Nice. À certains endroits, la ville ne se trouve plus qu'à une soixantaine de kilomètres. Valérie ne comprend pas pourquoi les cyclistes ne prennent pas tout simplement la direction de la mer. « Elle nous disait : “Mais si vous voulez faire un temps, il faut aller tout droit à Nice !” », raconte Loubna.
Il faut lui rappeler que la marque ne consiste pas seulement à relier Thonon à Nice. Nathalie et Loubna veulent suivre le parcours de la Route des Grandes Alpes jusqu'au bout. Elles doivent donc quitter la vallée et remonter vers la Colmiane et Valdeblore.
« On voulait faire le parcours à la Suisse : le suivre exactement », plaisante Loubna.
Nathalie redoute la dernière ascension de la journée, vers La Colmiane et le col Saint-Martin . La chaleur est l'une de ses principales difficultés, et la journée a déjà été longue. Mais dès que la route prend de la hauteur, un peu d'air apparaît. Le soleil descend et des nuages viennent masquer une partie de ses rayons. La température devient enfin supportable.
Refaire le monde jusqu'à Valdeblore
La montée vers la Colmiane se déroule sans précipitation.
Nathalie et Loubna trouvent un rythme commun et parlent beaucoup. Elles évoquent leurs familles, leur enfance, leurs projets et les chemins qui les ont conduits sur cette route.
Après trois journées partagées presque sans interruption, les conversations deviennent plus personnelles. « On a refait le monde », résume Nathalie.
Les grands cols sont derrière elles. Il reste le Turini le lendemain, mais plus aucun sommet au-dessus de 2 000 mètres. Depuis quelques kilomètres, un son nouveau accompagne leur progression : celui des cigales. La mer est encore invisible, mais les deux femmes sentent qu'elles ont quitté la haute montagne.
Loubna vit la fin de l'étape dans un état très différent de celui de la veille.
« Je me sentais sur le toit du monde. Je savais que nous allions réussir notre pari. Après les moments difficiles de l'Izoard, cette certitude rendait tout encore plus beau. »
Vers 20 h 30, l'équipe rejoint l'auberge de jeunesse de Valdeblore. Cette fois, il reste assez de temps pour s'asseoir à table et manger un véritable repas. Loubna retrouve notamment un risotto préparé à l'avance et un menu adapté sans gluten.
Tout le monde est épuisé. Les accompagnatrices ont elles aussi passé la journée sur la route, à anticiper les ravitaillements, chercher de la glace, préparer les repas, revenir chercher une machine à café et trouver les meilleurs endroits où stationner le van. Mais l'atmosphère est plus légère que la veille.
La journée représente environ 190 kilomètres et 4 700 mètres de dénivelé positif. Surtout, elle a fait disparaître une grande partie des doutes. Nathalie et Loubna ne sont pas encore à Nice. Mais, pour la première fois, pourtant, elles savent qu'elles vont y arriver.
Jour 4 La Méditerranée au bout de la route
3 cols franchis : Turini , Castillon , Èze
À Valdeblore, le départ est une nouvelle fois fixé à 4 h 30. Cette fois, tout le monde est prêt avant l'heure et à 4 h 27 les vélos se mettent en mouvement. La petite équipe, constituée seulement quelques jours plus tôt, fonctionne désormais avec une étonnante fluidité.
Les indicateurs physiologiques racontent pourtant une autre histoire. Le bracelet connecté de Nathalie lui annonce un niveau de récupération de 1 %. « En gros, il me disait de rester couchée ! »
Le chiffre ne la surprend pas. Elle connaît cette sensation particulière des aventures de plusieurs jours : les jambes et l'organisme sont profondément fatigués, mais le système nerveux semble avoir fini par accepter cette nouvelle réalité. « Le quatrième jour, le corps ne va pas mieux. Mais il arrête un peu de lutter. »
Il reste environ une demi-journée de vélo. Une distance modeste au regard des trois étapes précédentes. Mais il reste le Turini, suivi de plusieurs cols moins imposants et d'une succession de routes urbaines jusqu'à Nice.
L'arrivée est proche, mais pas assez pour relâcher la concentration.
Dans les cicatrices de la Vésubie
Depuis l'auberge, la route commence par les deux derniers kilomètres du col Saint-Martin, puis bascule vers Saint-Martin-Vésubie . La descente s'effectue encore dans l'obscurité. Malgré la nuit, les traces des inondations qui ont dévasté la vallée demeurent visibles.
Nouveau départ dans la nuit
Nathalie n'était pas revenue dans la Vésubie depuis la catastrophe. « Même dans le noir, on voyait clairement les dégâts. C'était impressionnant. »
Au même moment, un trail prend son départ. Les cyclistes croisent des coureuses et des coureurs engagés eux aussi dans une longue journée en montagne. « On s'est dit que nous n'étions finalement pas les seules idiotes à faire du sport à quatre heures et demie ou cinq heures du matin ! »
Quelques encouragements sont échangés dans la nuit, puis chacun poursuit sa route.
Nathalie prend la tête dans la descente. Après trois jours passés à ajuster les rythmes, anticiper les ravitaillements et surveiller les horaires, elle se sent bien et imprime une allure soutenue jusqu'au pied du Turini.
Le dernier géant
Loubna connaît bien le Turini . Depuis Monaco, où elle s'est beaucoup entraînée avec son club de triathlon, ce col fait partie des grandes classiques. Elle l'a déjà gravi sous tous ses versants, mais celui de la Vésubie lui a laissé le souvenir d'une montée exigeante : 15 kilomètres, plus de 1 100 mètres de dénivelé, une pente moyenne proche de 7,5 %, pratiquement sans répit. « Il n'est pas facile. C'est toujours autour de 6, 7 ou 8 %, avec quatre derniers kilomètres assez soutenus. Mais je le connaissais et je savais ce qui m'attendait. »
Ce matin-là, la fraîcheur joue en leur faveur. Après les chaleurs de Valberg et de la Tinée, elles peuvent enfin monter sans lutter contre une température excessive.
Le début du col est agréable. Plus haut la route entre dans la forêt où les ouvertures sur le paysage deviennent plus rares. Pour Nathalie, le Turini paraît long, beaucoup plus long même que dans son souvenir.
Mais le lever du jour transforme l'ascension. Une lumière rose apparaît entre les arbres et éclaire progressivement les reliefs. « Il y avait de très beaux contrastes. Le jour se levait dans la montée et la lumière était vraiment magnifique », se souvient Nathalie.
Les deux femmes ne restent pas constamment côte à côte. Loubna s'arrête un instant, puis Nathalie. Elles se rattrapent, se dépassent, repartent chacune à leur rythme, sans jamais se perdre de vue.
Pour Loubna, le col est chargé d'une émotion particulière. Lors d'une précédente traversée des Alpes, avec l'Alpine Quest, le Turini avait déjà représenté le moment où la mer cessait d'être une abstraction. Une fois le sommet franchi, elle savait qu'elle finirait par apparaître. « Il y avait beaucoup de souvenirs là-haut. Je savais que, dans la descente, nous commencerions à voir la Méditerranée. »
Le col passe sans difficulté majeure. « Pas facilement, bien sûr, mais sereinement. » Au sommet, Valérie et Constanze les attendent avec le van. Une fois encore, elles ont préparé les bidons, la nourriture et les vêtements nécessaires. Comme depuis Thonon, leur arrivée est accompagnée de bonne humeur, de musique et parfois de quelques accessoires destinés à provoquer l'hilarité des deux cyclistes.
Elles prennent le temps de réaliser une photo du groupe, puis partent se positionner dans les premiers virages afin d'immortaliser la descente.
Le Turini est derrière elles. Il n'y aura plus de grand col !
De la fraîcheur du Turini à la chaleur de Sospel
La descente est longue. Dans les portions encore à l'ombre, l'air reste frais. Mais à mesure que l'altitude diminue, la température s'élève rapidement. À Sospel , le contraste est déjà net.
Quelques heures plus tôt, les deux femmes roulaient dans la nuit et la fraîcheur des montagnes. Elles retrouvent maintenant un air beaucoup plus chaud, presque lourd.
Valérie et Constanze ont préparé un ravitaillement rapide. Il faut boire, refaire les provisions, puis repartir sans trop s'attarder.
Le col de Castillon se présente ensuite. Sur le papier, il ne peut être comparé ni à l'Iseran, ni au Galibier, ni à la Cayolle. Pourtant, à ce stade de l'aventure, les difficultés ne se mesurent plus seulement en kilomètres ou en pourcentages. Nathalie résume la sensation : « Ça sentait l'écurie. On n'avait plus vraiment envie de monter. »
Les paysages aussi ont changé. Les grands espaces de haute montagne ont laissé place à une route plus méditerranéenne, à des villages, des maisons et une circulation progressivement plus présente.
Dans la descente du versant sud, la mer apparaît enfin entre deux virages. Nathalie s'arrête quelques instants pour photographier Loubna avec la Méditerranée en arrière-plan. Quelque chose se fixe définitivement au sommet de Castillon. « À partir de là, je savais que nous avions réussi. »
Menton : le choc du retour au monde
La descente les conduit jusqu'à Menton. Le contraste est brutal. Depuis quatre jours, Nathalie et Loubna vivent au rythme des cols, des vallées, des levers de soleil et des rendez-vous avec Valérie et Constanze. Elles retrouvent soudain les immeubles, les feux rouges, les ronds-points, le bruit et une circulation beaucoup plus dense. La chaleur aussi les saisit. La température atteint environ 36 °C. « On était passées du froid des sommets à une chaleur écrasante », raconte Loubna.
Nathalie éprouve presque un mouvement de recul devant cette agitation. « J'avais envie de retourner là-haut, avec les marmottes et les levers de soleil à quatre degrés ! »
Mais il ne suffit pas de toucher la Méditerranée pour terminer la Route des Grandes Alpes. Nice est encore loin, et le tracé impose de poursuivre par La Turbie puis le col d'Èze . Fabien les retrouve à Menton. Il vient d'achever son propre itinéraire VTT et les accompagnera jusqu'à Nice.
Avant midi
Loubna connaît parfaitement les routes de la Côte d'Azur. Elles font partie de son territoire d'entraînement. À mesure que Nice approche, elle commence à consulter son compteur. « Je me suis rendu compte que nous pouvions arriver avant midi. C'est devenu mon petit objectif. » Elle prend naturellement la tête du groupe.
Nathalie et Fabien lui demandent de rester prudente. Après 760 kilomètres, il ne faut surtout pas qu'une chute dans la circulation ou un virage mal négocié gâchent les dernières minutes. Loubna les entend, mais elle a envie d'avancer.
« Ils me disaient : “Attention, ne tombe pas maintenant !” Ils avaient raison, bien sûr, mais j'avais tellement envie d'en finir. »
La fatigue des jours précédents semble momentanément repoussée à l'arrière-plan. Le ventre, les douleurs au pied, les poumons qui l'avaient inquiétée dans l'Izoard… Il ne reste que la route.
La Turbie. Èze. Puis les derniers kilomètres vers Nice …
La circulation s'intensifie à nouveau. Les arrêts, les feux et les changements de direction imposent une vigilance permanente. Cette fin est moins majestueuse que les grands cols, mais elle possède une tension particulière : l'arrivée est maintenant assez proche pour être imaginée, pas encore assez pour être célébrée.
À 11 h 50, Nathalie et Loubna atteignent Nice. Dix minutes avant midi.
Trois jours, sept heures et quarante-neuf minutes après avoir quitté la stèle du kilomètre 0 à Thonon-les-Bains. Après quarante-quatre heures et douze minutes de selle.
Heureuses, et déjà un peu tristes
À l'arrivée, elles se regardent et se prennent dans les bras.
L'émotion ne se résume pas à la satisfaction d'avoir tenu l'horaire qu'elles s'étaient fixé. Il y a le soulagement, bien sûr. La joie d'avoir inscrit cette première marque féminine sur la Route des Grandes Alpes.
Mais aussi une forme de tristesse. « On était heureuses que ce soit terminé et, en même temps, déjà un peu tristes que cela s'arrête », confie Nathalie.
Pendant près de quatre jours, tout était simple, même lorsque rien n'était facile : atteindre le prochain ravitaillement, franchir le prochain col, boire, manger, repartir.
Soudain, il n'y a plus de prochain col. Plus de rendez-vous à organiser. Plus de bidon à remplir avant une montée.
Valérie et Constanze peuvent, elles aussi, relâcher leur attention. Depuis Thonon, elles ont conduit, attendu, préparé les ravitaillements, trouvé de la glace et des repas, pris soin de tout et surtout maintenu autour des deux cyclistes une atmosphère joyeuse.
Loubna les revoit arrivant avec la musique, leurs lunettes à paillettes et leur énergie intacte.
« Elles ont tenu la baraque. En quelques jours, nous sommes devenues une vraie petite famille. »
La marque appartient à Nathalie et Loubna. Mais leur aventure s'est construite à quatre, avec Valérie et Constanze.
S'asseoir, enfin
À Nice groupe s'installe en terrasse pour manger. Un vrai repas !
Nathalie commande un burger, puis un dessert et une glace. Elle peut enfin s'asseoir sans penser à l'heure du départ suivant. « Manger sans regarder sa montre, ne plus penser au prochain col… cela paraît tout simple, mais c'était devenu très particulier. »
Le corps rappelle pourtant ce qu'il vient de traverser. En trois jours et demi, les températures ont varié d'environ 4 °C au sommet de l'Iseran à plus de 35 °C dans les vallées. L'alimentation est devenue de plus en plus difficile. Les organismes ont dû absorber des heures de selle, des milliers de mètres de montée et des nuits trop courtes.
Quelques jours plus tard, Nathalie constatera qu'elle a perdu environ quatre kilos, essentiellement de l'eau.
Nice - Promenade des Anglais
Ce qui demeure surtout, pour Loubna, ce sont les contrastes, thermiques, émotionnels, esthétiques … de ces quatre journées. « Certains moments ont été plus difficiles que je ne l'imaginais. D'autres ont été encore plus beaux. On souffre parfois, bien sûr, mais on vit aussi des moments de plénitude incroyables. Ce sont ceux-là qui restent. »
Pour Nathalie, l'aventure est avant tout humaine. Quatre femmes qui ne se connaissaient pas toutes quelques jours auparavant. Quatre femmes qui ont appris à anticiper leurs besoins, à accepter leurs différences, à rire de la fatigue et à prendre soin les unes des autres.
Une marque a été inscrite sur la Route des Grandes Alpes :
760 kilomètres.
18 600 mètres de dénivelé positif.
44 h 12 sur le vélo.
79 h 49 entre Thonon-les-Bains et Nice.
Mais les chiffres ne racontent qu'une partie de l'histoire.
Une toute petite partie de ces 3,5 jours de montagne, d'amitié et de liberté.
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