Guillaume Bourgeois, seul au monde de Thonon-les-Bains à Nice
Elles-ils ont traversé les Alpes et elles-ils racontent...
Guillaume Bourgeois a 42 ans. Il est Suisse et vit dans le canton de Vaud, entre Genève et Lausanne. Il pratique le cyclisme depuis plus de 30 ans et a fait de la compétition jusqu'à l’âge de 30 ans, dont 5 ans dans des équipes professionnelles. Après sa carrière, il s’est tourné vers les cyclosportives de montagne avec quelques belles satisfactions : victoires au Tour du Mont-Blanc, au Tour des Stations, au Swiss Cycling Alpenbrevet… Depuis quelques années, il se consacre principalement à des épreuves ultra pour le plaisir de la découverte tout autant que pour l'aspect sportif. En 2013 il a créé une société de coaching cycliste, guiding et bike fitting en Suisse qui emploie aujourd'hui deux personnes.
Dimanche 07 et lundi 08 septembre, Guillaume a parcouru l'itinéraire complet de Route des Grandes Alpes®, en mode bikepacking et en autonomie complète. Parti à 06 h du matin de Thonon-les-Bains, il est arrivé à Nice 37 heures et 51 minutes plus tard, après 28 heures 56 minutes de roulage effectif. Découvrez l’aventure de Guillaume…
Guillaume, peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Guillaume Bourgeois, j’ai 42 ans et je vis en Suisse dans le canton de Vaud. Je pratique le cyclisme depuis toujours et jusqu’à l’âge de 30 ans, j’ai couru en compétition, dont cinq saisons au sein d’équipes professionnelles. Je me suis ensuite orienté vers les cyclosportives de montagne où j’ai obtenu quelques belles victoires. Depuis quelques années, je me consacre principalement aux épreuves ultra et au bike packing, avec le plaisir de vivre des aventures autant que de relever un défi sportif. Professionnellement, j’ai lancé en 2013 une entreprise de coaching cycliste, guidage et bike fitting en Suisse. Aujourd’hui, nous sommes deux collaborateurs dans l’équipe.

Cinq ans chez les professionnels !
Quand as-tu commencé le vélo ?
J’ai commencé vers l’âge de 10 ans. Ensuite, j’ai traversé toutes les catégories de jeunes : cadet, junior. À 17 ans, j’étais en sport-étude avec des horaires aménagés, ce qui m’a permis d’évoluer sérieusement. Passé en « Espoir », j’ai eu la chance de rejoindre pendant quatre ans une équipe « amateur » en Italie.
Le calendrier et les structures y étaient déjà très professionnels, bien plus qu’en Suisse à l’époque. Parallèlement j’ai aussi poursuivi des études universitaires en Suisse (un master en sciences sociales à l’Université de Lausanne).
Puis, tu es passé « pro » ?
Je n’avais pas le niveau pour intégrer une grande équipe, mais j’ai néanmoins trouvé un contrat pro. J’ai couru cinq ans en équipe professionnelle, l’équivalent d’une troisième division continentale. D’abord trois ans dans une équipe suisse, puis une année dans une équipe basée à Hong Kong (première équipe professionnelle asiatique), enfin une dernière saison dans la formation autrichienne Team Voralberg.
Quand as-tu arrêté ta carrière ?
À l’approche de la trentaine, après deux ou trois saisons compliquées, notamment à cause de blessures, j’ai mis un terme à la compétition pure. Mais je suis resté dans le monde du vélo : j’ai créé mon entreprise de services pour cyclistes (analyse posturale, coaching, accompagnement) et j’ai continué à rouler mais en m’orientant vers la longue distance, la découverte, l’aventure…
Sans même une voiture suiveuse !
Pourquoi avoir choisi la Route des Grandes Alpes® ?
J’avais cette traversée en tête depuis un moment. L’itinéraire est incroyable ! Départ du lac Léman jusqu’à la Méditerranée, à travers des massifs magnifiques, des cols mythiques… Le concept me plaisait : partir « de chez moi », aller jusqu’à la mer, traverser les Alpes. Je connaissais quasiment tout l’itinéraire, à l’exception du col de la Couillole, pour l’avoir parcouru par tronçon.
Quel itinéraire as-tu choisi ?
J’ai opté pour l’itinéraire « classique » de la traversée. J’avais lu l’interview de Thibaut Clément et je me suis fixé un timing proche du sien. Plus comme une stimulation personnelle que comme une obligation. Je partais en autonomie complète, en mode bikepacking, sans même une voiture suiveuse pour les photos et cela m’a aidé à rester concentré dans les moments plus difficiles..
Tu as choisi le premier dimanche de septembre pour partir ?
J’ai opté pour l’itinéraire « classique » de la traversée. J’avais lu l’interview de Thibaut Clément et je me suis fixé un timing proche du sien. Plus comme une stimulation personnelle que comme une obligation. Je partais en autonomie complète, en mode bikepacking, sans même une voiture suiveuse pour les photos et cela m’a aidé à rester concentré dans les moments plus difficiles..
Comment s’est déroulé le départ ?
Je me suis décidé relativement tard, en fonction de la météo, car je voulais profiter de bonnes conditions. La veille de mon départ, j’ai rejoint Thonon-les-Bains à vélo depuis chez moi. J’y ai passé la nuit, avant de prendre le départ dimanche 7 septembre à 6 h00, du matin. Le dimanche soir, j’ai fait une pause d’environ 5 heures à Valloire, puis je suis reparti en direction deNice où je suis arrivé lundi soir vers 19h30. Le mardi matin, j’ai pris le train pour rentrer à Genève.

Expérience et condition physique
Comment t’es-tu préparé ?
Ma préparation n’a pas été spécifique. Elle s’inscrivait dans ce que je fais depuis plusieurs années : beaucoup de kilomètres, de longues distances... Cet été, j’avais déjà participé à une course de bikepacking : la Swiss-Bike-Adventure, environ 1 300 km et 23 000 m de dénivelé, en autonomie complète. Cela m’a permis d’arriver physiquement prêt pour la Route des Grandes Alpes, un mois plus tard environ. Donc oui, j’étais bien préparé, mais sans programme ultra spécifique. Je me suis appuyé sur mon expérience et ma bonne condition physique. Comme je te l’ai dit, le choix final de la date s’est fait à la dernière minute après évaluation météo.
Parle-nous de ton équipement
J’étais sur un Specialized Tarmac SL8, avec des roues Hyperon et un groupe Shimano. J’avais volontairement allégé l’équipement, car je n’avais pas d’assistance logistique. Juste une petite sacoche sous la selle. En général, pour des périples plus longs, j’utilise un porte bagage rigide mais, pour ce projet, j’avais choisi de transporter peu d’affaires. En vêtement, j’avais un cuissard, un maillot à manches longues, une bonne chasuble, une veste imperméable coupe vent, des gants, un bonnet pour la nuit. Je savais que le moment le plus rude serait l’ascension du col du Col du Galibier, aux heures les plus froides de la nuit. Comme « ordinateur de bord », j’avais un Garmin Edge 840…

Le vélo chargé pesait combien ?
Le vélo fait environ 6,2, 6,3 kg à vide. J’ai transporté environ 3 kg supplémentaires d’équipement et ravitaillement plus deux bidons de 750 ml. Donc un peu plus de 10 kgs tout compris.
Je n'aime pas rouler la nuit !
Quelle stratégie pour la nuit ?
Ma stratégie était de d’éviter autant que possible de rouler la nuit. Je suis donc parti à 06h00 de Thonon les Bains pour arriver à Valloire avant 21h la première journée. J’avais réservé un petit hôtel pour dîner et dormir quelques heures avant de repartir vers 03h00 du matin pour profiter au maximum du jour qui s’est levé dans le col d’Izoard. Le seul vrai tronçon 100% nuit a été la montée du Galibierr et la descente jusqu’à Briançon par le Lautaret. Je suis arrivé à Nice à la tombée du jour. Je n’aime pas rouler la nuit, donc j’ai minimisé au maximum la partie nocturne et maximisé la récupération.
Des problèmes de matériel ?
Aucune crevaison, aucun problème mécanique majeur. Juste un petit incident : la fixation de ma lampe avant s’est détachée dans la montée du Galibier. Heureusement, j’avais un rouleau de scotch !
Les conditions météo ?
J’ai eu beaucoup de chance avec la météo ! Au départ, j’ai eu un peu froid entre le col du Feu et Morzine, un moment réellement inconfortable. Ensuite le soleil était au rendez vous toute la première journée. Au Galibier, j’avais anticipé le froid mais la route était sèche, ce qui a grandement facilité la montée et la descente vers Briançon. Le deuxième jour, jusqu’à Vars, c’était nuageux puis ensuite le ciel s’est dégagé et à l’arrivée sur la côte d’Azur c’était vraiment très beau.
Cent grammes de glucide par heure
Quel petit-déjeuner avant de partir ?
À base de poudre spécial pour l’effort, mélangée à du lait végétal (soja ou amande). Ça donne une sorte de purée calorique facilement digeste. J’y ai ajouté un pudding protéiné. J’ai l’habitude de ce type de petit déjeuner avant un gros effort.
Ensuite, comment as tu géré ton alimentation et ton hydratation ?
Je vise environ 100 g de glucides par heure sur ce type d’effort. Dès le départ, j’avais prévu de la boisson énergétique Winforce dans deux bidons et emmené deux sachets supplémentaires. J’ai consommé des gels Maurten (j’aime bien cette marque), 45 g de glucides par gel, deux gels par heure = 90 g environ. J’en avais une dizaine en réserve, ainsi que des barres sucrées et salées pour avarier le goût.
Pour compléter, tu t’es ravitaillé en route ?
Pour les ravitaillements, j’avais repéré à l’avance les stations service ou supérettes ouvertes sur l’itinéraire. J’ai acheté du solide « rapide » : une baguette + jambon ou poulet tranché pour faire des sandwiches. J’ai trouvé des bananes à la fin. Au bout d’un moment, l’organisme souffre et c’est important de manger uniquement ce dont on a envie. J’ai également pris du Coca Cola ou des boissons « sportives » quand c’était possible.
Je visais 26 km / h de moyenne
Tu as bu du café ?
Non ! J’évite lors de ce type d’effort long, surtout pour des raisons digestives. Le café peut avoir un impact un peu irritant sur l’estomac, surtout quand il est déjà bien sollicité par l’effort, les gels et les boissons énergétiques.
Combien de calories as-tu brûlées ?
Je pense que j’ai dépensé environ 12 000 kcal sur l’ensemble, peut-être plus… Je ne suis pas sûr du chiffre exact. Le corps accepte un petit déficit sur 24 36 heures.
Quelle était ta vitesse moyenne sur l’ensemble de l’itinéraire ?
J’avais calculé à l’avance une vitesse cible pour pouvoir atteindre Nice en deux jours, avec un arrêt prévu à Valloire pour dormir environ 4 à 5 heures. En tenant compte du temps de roulage pur, des arrêts ravitaillement, et de la pause à Valloire, je visais une moyenne globale de 26 km/h. Sur la première partie, jusqu’à Valloire, j’étais un peu au-dessus du plan : environ 28 à 28,5 km/h de moyenne roulée, ce qui m’a permis de prendre un petit peu d’avance. Sur la deuxième journée, entre Valloire et Nice, cette avance m’a permis de bien gérer mes efforts et mes temps de repos. Ma moyenne a donc été un peu plus basse, autour de 24 à 25 km/h. Finalement, j’ai réussi à maintenir une moyenne générale conforme à mon plan initial, ce qui m’a permis d’arriver à Nice juste avant la nuit, comme prévu.
Je n’ai jamais pensé abandonner
Quels ont été les meilleurs ou les plus beaux moments ?
La montée de Joux Plane, tôt le matin, avec la vue sur le Mont Blanc. La partie de l’Iseran en haute montagne, sous une très belle lumière de fin de journée. L’arrivée au bord de la Méditerranée, avec la sensation de l’objectif atteint…
Et les plus durs ?
Juste après la montée du col du Feu jusqu’à Morzine, à cause du froid et de l’humidité. La partie monotone de l’Iseran jusqu’à Val d’Isère, où mentalement j’ai eu un coup de fatigue. La descente vers Briançon en pleine nuit avec des travaux sur la route. Le col de Turini i, avec tous ces lacets a été long et un peu usant, quand la fatigue se faisait sentir. Mais je ne me suis jamais posé la question de l’abandon. Tout fonctionnait bien et je voulais terminer dans le timing que je m’étais fixé.

Tu as un peu fantasmé sur le col de Castillon ?
Oui, je l’ai abordé avec un peu d’appréhension. Après le col de Turini, qui m’avait bien entamé mentalement, je ne le connaissais pas et ne savais pas trop à quoi m’attendre. Sur le moment, dans l’état de fatigue avancée où je me trouve, tout semble plus long que ça ne l’est réellement. En fait c’est un petit col très roulant à environ 700 m d’altitude, juste après Sospel. Une fois que l’on a basculé au sommet, la vue sur la mer m’a vite redonné un gros coup de boost pour terminer en beauté.
Cet itinéraire est incroyable !
Qu’as-tu fait après l’arrivée ?
À l’arrivée à Nice, j’ai pris un dîner dans un bon restaurant. Puis après une nuit à l’hôtel, le lendemain matin, j’ai pris le train pour rentrer. Mentalement, j’ai mis un ou deux jours pour sortir complètement de ma bulle d’aventure, où se bousculaient pleins d’images et de souvenirs. Physiquement, j’ai récupéré assez vite : aucun bobo, problème articulaire ou musculaire. Je n’ai évidemment pas roulé « à bloc » la semaine suivante. Il m’a fallu environ 7 à 10 jours pour me remettre à rouler plus fort.
Si c’était à refaire ?
Je ne changerais pas grand chose : tout s’est déroulé comme je l’avais un peu planifié. L’expérience était très bonne. Ce que je ferais différemment : peut être repartir avec d’autres personnes, ou sur une variante. Le concept « du Léman à la Méditerranée » me plaît tellement que j’aimerais découvrir d’autres routes.
Un nouveau challenge pour 2026 ?
J’ai plusieurs projets en tête. Un événement bike packing début mars dans le sud marocain : environ 1 800 km dans l’Anti Atlas. La Race Across France ou la « Such » en Suisse. L’idée est de traverser les 23 cantons librement, mais en passant par des check-points. Dans tous les cas, en 2026 je garderai l’orientation longue distance / aventure.
Un message pour celles et ceux qui voudraient tenter la même traversée que toi ?
Foncez ! Cet itinéraire est incroyable. On peut l’aborder comme on veut : d’une traite, ou en plusieurs jours, en mode aventure ou sport. L’important c’est de le vivre selon ses envies et de profiter à 100 % de l’itinéraire. Bien sûr, vérifier la météo, anticiper un peu les ravitaillements, mais surtout : PROFITEZ !